Recels

par Alain-Paul Mallard

  • Traduit de l’espagnol (Mexique) par Florence Olivier
  • Illustrations de couverture : s.a.v.

 

Collection Forêt invisible

 

«Qu’un Livre germe et croisse organiquement, je continue de le croire mais, quoique obstinément différé, le moment de me trahir est venu. Voici ma trahison, pour justification et pour témoignage d’une prodigue stérilité.»
Alain-Paul Mallard aurait pu ne jamais se décider à sortir de son coffre les écrits qu’il y cachait, restant pour quelques personnes éclairées l’auteur d’un livre fantastique. Le temps du recel est néanmoins fini. Résolu à tenter le diable, il a choisi de s’y mesurer en livrant à la lumière ces pages où le fictionnel vient télescoper le réel et le théorique affronter le poétique.
Avouant qu’il a «beaucoup menti pour chercher la vérité», confiant dans «le pouvoir subversif de la méchanceté», il signe avec ce livre composite et d’une fulgurante intelligence un forfait qui le place désormais au tout premier rang des écrivains mexicains de son temps.

 

  • EAN 13 : 9-782916-1413-98
  • 256 pages
  • 15  €

 

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Presse

 

  • Article paru dans La Tribune du 13 mars 2009

 

INTERVIEW


Alain-Paul Mallard à la rencontre de Mandiargues au Mexique

En exclusivité l’interview d’Alain-Paul Mallard, écrivain mexicain, invité du salon du livre, commissaire d’exposition André Pieyre de Mandiargues à la Maison de l’Amérique Latine.
Comme son nom ne l’indique pas, Alain-Paul Mallard est un écrivain mexicain. Né en 1970, installé en France depuis une dizaine d’années, où il a suivi des études de cinéma à la Fémis, il publie son deuxième livre « Recels » à l’occasion du salon du livre. Avec Sybille de Mandiargues, la fille d’André-Pieyre de Mandiargues, il vient également de réaliser un ouvrage pour Gallimard sur le voyage de l’écrivain et de son épouse Bona au Mexique en 1958. Un livre accompagné d’une exposition à la Maison de l’Amérique latine. Rencontre.

 

Quel regard portez-vous sur la France ?
« Je suis d’une famille d’origine française qui s’est installée au Mexique depuis des générations. Francophiles par tradition familiale, nos parents nous ont donné des prénoms français. Ce qui a conduit à une certaine confusion. Au Mexique, mon prénom est imprononçable. Et, en France, même si c’est un peu étrange comme prénom composé, les gens pensent que je suis Français jusqu’au moment où ils entendent mon accent et se rendent compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Je suis venu en France à la fois pour des raisons romantiques (une femme…), mais aussi, d’une façon plus sérieuse, pour étudier à la Fémis. Pour le type de cinéma que j’avais envie de faire, c’était la seule place au monde. Désormais, Paris est l’endroit de mon quotidien. Je ne le regarde pas avec l’éblouissement idéalisé. Je lui appartiens et je ne lui appartiens pas en même temps. Même si cela fait quinze ans que j’habite ici, même si je suis très intégré, la vie au quotidien me rappelle en permanence que je ne suis pas d’ici.

 

Comment définiriez-vous la littérature mexicaine ? Quelle est sa spécificité ?
Le Mexique est très vaste, ce pays est cinq fois plus grand que la France. La scène littéraire est très restreinte. On va le voir au salon du livre, la littérature mexicaine à plusieurs formes. avec des générations très différentes et des moyens différents. Toute une littérature régionale s’est développée au nord, à la frontière avec les Etats-Unis qui rend compte de ces échanges de porosité avec une violence hallucinante. On l’oublie souvent, mais c’est la seule frontière directe entre le premier et le tiers monde. De son côté, la ville de Mexico est un énorme monstre, une source puissante d’inspiration. C’est plusieurs villes qui coexistent sans se croiser. La criminalité et la violence résultant de l’obscène inégalité économique, occupent les conversations. Les gens ne lisent pas au Mexique. La culture littéraire est très pauvre. La plupart des livres se vendent dans les quartiers sud de Mexico. Là où se fait la vie intellectuelle autour de la grande université. Le réseau de bibliothèques publiques est très faible. J’exagère un peu, mais au Mexique, il y a autant d’écrivains que de lecteurs.

 

Quelle place occupe la littérature française au Mexique ?
La France a toujours été considérée comme un modèle culturel. Aujourd’hui, la littérature mexicaine regarde plus vers la littérature anglo-saxonne qui est très puissante. La littérature française contemporaine est moins riche, ses auteurs moins incontournables. Je lis un peu les contemporains. J’aime beaucoup la prose de Pierre Michon et Pierre Bergougnioux, ils sont presque des écrivains pour écrivains. J’ai lu Flaubert au lycée dans de très mauvaises traductions. Je l’ai vraiment découvert en France par mes propres moyens. Il est pour moi un maître tant par ses qualités littéraires que par ses qualités morales. Marcel Schwob est aussi très important ; son œuvre est très dense et très exigeante.

 

Combien avez-vous fait de films ?
J’ai produit des esquisses, des travaux de commande, mais je revendique vraiment deux œuvres personnelles ; une fiction « L’adoption » que j’ai réalisé en 2003. C’est un film sur l’enfance où la tendresse et la cruauté deviennent inextricables. Ce film malheureusement n’a pas connu la distribution qu’il aurait mérité car le producteur a déposé le bilan en cours de tournage. Et un documentaire « Evidence, cet obscur désir de l’objet » qui date de la même année. C’est un film sur les objets que j’ai récupéré dans les rues de Paris pendant sept ans.  J’ai toujours eu la passion des objets quand j’habitais au Mexique, j’ai pris possession du dernier étage de la maison de mes parents où j’accumulais des vertèbres de baleine, des transformateurs électriques. J’avais de la place. En venant vivre à Paris, j’ai changé d’échelle, je me suis concentré sur des objets qui pouvaient tenir dans une main. C’est comme un vide poche, il y avait des objets modestes une fleur en plastique, un bouton, un morceau de fil de fer. Mais petit à petit, cela a commencé a formé un tas qui m’interpellait, c’était trop bigarré. Et ce film est en fait une plongée dans ce tas pour comprendre ce que ces objets racontent. C’est une fausse méthode scientifique de classification qui interroge sur le sens même de la fonction de la classification « à quoi ça sert » et in fine, par le film même, dans sa globalité donne un sens à ces objets naufragés, à ces objets déchus. On peut le voir encore au Forum des images.

 

Vous écrivez, vous réalisez des films, vous montez une exposition..
Je me sens plus artiste qu’écrivain. Les mots sont un matériau comme un autre. Parfois, la création sort comme un petit papier qu’on plie qui devient un oiseau. Quelque fois on le réussit, parfois on le rate. Chaque chose choisit une forme d’expression différente. Cela peut être la mise en scène, le travail sur les mots, à d’autres des installations avec des objets. Je le fais comme un amateur au sens noble du terme, je ne recherche pas une reconnaissance de légitimité. Chaque fois que j’ai un crayon dans les mains, je ne peux pas m’empêcher de dessiner. L’écriture est une des manières d’exprimer ce que je ressens. Je dois commencer à écrire un scénario. Je n’ai pas souvent la clarté d’esprit pouvoir m’y concentrer. Et puis, le cinéma c’est très compliqué, il y a tellement d’instances sollicitées, qu’il faut être prêt à porter une histoire pendant cinq ans. Il faut tenir suffisamment à elle pour avoir envie de l’accompagner pendant si longtemps. Parfois la nécessité s’écarte d’elle-même.

 

Quelle est votre relation avec la scène littéraire française ?
J’écris très peu. De façon exceptionnelle. Je ne suis pas un écrivain professionnel. Je ne sors pas un livre à chaque rentrée, je n’écris pas tous les jours de 8 à 11 h. Pour moi, la littérature doit rester exceptionnelle. J’écris quand je ressens une vraie nécessité intérieure. Je pratique la scène littéraire en tant que lecteur. Mais je ne lis pas vraiment les choses nouvelles. La notion de marché du livre est totalement contraire à ma conception de la littérature. Cela me révulse plutôt.

 

Vous écrivez en français et en espagnol ?
J’écris les scénarios en français, mais pas la littérature. Je ne crois pas que je pourrais changer de langue. Je navigue assez bien dans l’une et dans l’autre. Mais mon moyen d’expression est la langue espagnole du Mexique. Et c’est compliqué d’être loin de sa langue vivante. Ma langue est en train de se fossiliser en raison de l’éloignement. Et en même temps, la distance permet d’avoir un certain recul qui permet d’entendre la musique de langue d’une manière plus forte que lorsque l’on baigne dedans quotidiennement. Pour moi, un énorme plaisir, quand j’arrive au Mexique j’ai trois ou quatre jours d’éblouissement auditif à écouter les formes du langage oral qu’utilisent les gens. Cela m’émerveille d’entendre les constructions spontanées. Si on baigne 24 h par jour, 365 jours par an, dans sa propre langue, on n’a pas ce type d’éblouissement naïf.

 

Comment est né votre premier livre ?
La publication de mes livres a toujours été accidentelle. Je n’ai jamais cherché à publier. Pour mon premier livreEvocation de Matthias Stimmberg que j’ai écrit à 23 ans au Mexique ; c’est parce que je prêtais mon ordinateur à un ami écrivain cubain qui aimait fouiller que je l’ai publié. Au départ, il faisait 200 pages, j’ai coupé, coupé, coupé, jusqu’au moment où je suis arrivé à la décantation que je voulais. Peu de temps après que le livre soit sorti chez Heliopolis, la maison d’édition d’Octavio Paz a fait faillite, le livre a continué à être distribué, mais comme je suis très vite parti en France. Je ne m’en suis pas occupé. A cause de la confusion sur mon nom et du fait que le livre ne soit pas consacré à la vie mexicaine, tout le monde pensait que c’était un livre traduit d’un auteur français. Il a fait du bruit, et rencontré beaucoup de succès d’estime. Mais comme je suis parti très vite en France, j’ai disparu de la scène littéraire mexicaine. Plus tard, c’est une traductrice en voyage au Mexique qui sur le conseil d’un ami l’a ramené en France. Elle ne savait pas que je vivais en France. Quand le livre est sorti ici, il y a eu une autre série d’équivoques à cause de mon nom. Une rumeur a couru selon laquelle se cachait derrière mon patronyme le nom d’un écrivain célèbre. Au Mexique, le livre a été important pour une nouvelle génération d’écrivains ; il a ouvert des voies. Et comme il était quasiment introuvable, car non réédité, cela a contribué à sa modeste légende. Il y a une édition argentine qui circule en Espagne et au Mexique. Mais comme les ponts entre les pays de langue latine sont très fragiles ; l’Argentine le lit pas top le Mexique, le Chili ne lit pas trop le Pérou. Il reste presque introuvable.

 

Vous publiez votre deuxième livre, Recels.
J’ai écrit un seul livre véritablement. Evocation de Matthias Stimmberg, que j’ai  publié à 25 ans. Je suis un animal à mots. Les paroles, c’est ma manière à moi d’exister dans le monde. Mais, après mon premier livre, le degré d’exigence que j’éprouvais pour la chose littéraire m’empêchait de sortir un livre. Pendant longtemps, je n’ai pas écrit. Recels est un recueil, un mélange de textes qui avaient été publiés dans diverses publications ou de caractère privé. Le livre est un peu plus épais que le premier, qui était plus un marque-page qu’un livre. C’est un peu suspect.  Je suis entré dans la littérature mexicaine avec un livre de 40 pages. Au départ, il en faisait le double, puis j’ai coupé, coupé, coupé…  Recelsdoit son existence à l’acharnement de Robert Amutio, David Vincent et la traductrice, mon ancienne professeur de traduction littéraire qui publient ce livre comme un acte de foi, parce qu’ils avaient aimé le premier livre. J’ai travaillé pour créer des ponts entre des textes qui n’avaient jamais été écrit pour cohabiter. Et finalement, de cette hétérogénéïté, apparait un autoportrait effrayant. Il y a des textes très divers, des nouvelles, des participations à des conférences, des notes plus réflexives, des textes sur l’écriture. Dont une causerie «  six notes sur l’obsession de l’écriture », le tempérament compulsif comme garant d’un certain type d’écriture ou d’acharnement de langage. C’est assez terrible de passer trois jours à écrire une lettre EDF, sur laquelle on va et revient pour la rendre parfaite, c’est épuisant. Pierre Michon a dit un jour « C’est beau un train la nuit, quand on se débarrasse du fardeau de le décrire ». La forme est toujours perfectible. Comment savoir qu’un texte est fini ? Quand est-ce qu’on l’abandonne ?

 

Vous organisez à l’occasion du livre une exposition sur André Pieyre de Mandiargues au Mexique ? Comment vous est venue cette idée ?
Il n’y a pas beaucoup d’écrivains pour qui j’aurai fait cela. Sa prose, surtout ces récits m’éblouissent. Il devrait être beaucoup plus lu. En 1958, il avait été invité au Mexique par Octavio Paz avec sa femme Bona, une peintre italienne. De cette expérience, il a ramené une poignée de textes. J’ai toujours eu l’ambition de rassembler tous ces écrits mexicains. Mis à part les textes en 1958, il a entretenu une correspondance féconde avec des artistes mexicains. Je me suis rapproché de Sybille Pieyre de Mandiargues avec l’intention de faire un livre et une exposition au Mexique. Elle m’a montré l’album photo qu’ils avaient fait. C’est un véritable trésor. Comme cette année, on célèbre le centenaire de l’écrivain, la maison de l’Amérique latine et Gallimard nous ont apporté leur soutien. De même que le ministère des affaires étrangères. On a trouvé des documents inédits, on a choisi des tableaux, sollicité les collectionneurs privés. Le livre a plusieurs modules comme l’exposition, il raconte le voyage à partir de textes documentaires et de lettres. Tout ça mis en rapport avec cet album photographique réalisé par Bona et des toiles. »

 

Recels, Alain-Paul Mallard, Editions L’arbre Vengeur, 15 euros.

 

« André Pieyre de Mandiargues, Pages Mexicaines », exposition du 18 mars au 10 juillet 2009, à la Maison de l’Amérique Latine, 217 bld saint Germain, 75007 Paris. Catalogue de l’exposition aux Editions Gallimard, 35 euros.
Propos recueillis par Isabelle Lefort