Mettre en appétit

En préparant le prochain volume du journal de Franz Bartelt, grande aventure éditoriale que nous menons depuis quatre ans, nous goûtons à un important passage consacré à un aliment qu’on trouve peu dans la littérature contemporaine, ce qui est bien dommage. Nous vous en faisons profiter (et saliver) en avant-première et pour faire patienter les Barteltiens jusqu’à novembre…

“On a tiré les rois dimanche à la maison. Je faisais les gaufres. Je suis très bon pour faire les gaufres le dimanche, au coin de la cheminée. En cuisant la pâte, je mange pas mal de gaufres. Avec de la chantilly. Beaucoup de chantilly. Le gourmand ne lésine jamais sur la chantilly. Il ne badine pas avec la chantilly. Il ne plaisante avec la chantilly. Le poids de la chantilly doit doubler le poids de la gaufre. Il n’est pas superfétatoire d’ajouter des fraises coupées en deux. La gaufre en devient méconnaissable, mais elle constitue alors un dessert complet. Quand les fraises viennent à manquer, elles seront remplacées par des myrtilles. Pas de flocons d’avoine, surtout. Ni de germes de blé. Pas de soja. Le soja, tant vanté par les nutritionnistes, n’est pas une nourriture pour les Européens. Intéressant aussi de plonger la gaufre dans du chocolat noir liquide. Avec une étalée de crème fraîche, c’est excellent. On enrichira ce moyen de subsistance dominicale d’un soupçon de glace à la vanille. Très bon. Je passe sur la gaufre au maroilles et à la confiture de citrouille. Elle n’est réservée qu’aux authentiques connaisseurs du terroir et de ses noblesses. Éviter le beurre de cacahuète. Un homme normal ne devrait même pas connaître le goût du beurre de cacahuète. Bannir cette pratique qui consiste à tremper la gaufre dans la soupe poireau pomme de terre. Ce n’est pas un crime, mais une sorte de goujaterie. En revanche, il sera judicieux d’envelopper plusieurs gaufres dans une poche de coton et d’en réchauffer le lit, si on dort dans une chambre un peu fraîche. Cette bouillotte originale ne demandera qu’à être consommée lors des éveils nocturnes, après avoir vaillamment tenu nos pieds à bonne température. Toujours garder présent à l’esprit que, si la gaufre n’est pas une denrée de première nécessité, elle n’est pas non plus un produit de luxe. La gaufre est un droit, comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La gaufre est sans doute postérieure à la crêpe, mais son origine remonte néanmoins à la nuit des temps. On en note des exemples dans les tableaux de Bruegel. Les tableaux de Bruegel ne datent pas d’hier, même les plus récents. On en conviendra.” (Franz Bartelt, L’année du blé nouveau)